Déclarer ses revenus immobiliers sans broncher, c’est accepter de laisser filer un levier fiscal parfois méconnu mais redoutablement efficace. Dès qu’on s’y penche, l’amortissement fiscal révèle un potentiel insoupçonné pour alléger la facture, à condition de manier les règles et les chiffres avec méthode. Après avoir reçu un flot de questions suite à mon dernier article, il était temps de plonger dans ce sujet qui intrigue et divise.
Reportez vos impôts.

Après mon article du 14 novembre, « Rembourser vos prêts rapidement ou riches », de nombreux lecteurs m’ont interpellé sur la mécanique de la dépréciation fiscale.
Comme promis, voici de quoi y voir plus clair sur ce dispositif qui, dans bien des cas, joue en faveur de l’investisseur immobilier.
Le principe
L’amortissement fiscal consiste à répartir le coût d’un investissement immobilier sur toute sa durée de vie comptable. Lorsque vous achetez un bien locatif, vous l’avez financé avec de l’argent déjà soumis à l’impôt : impossible donc de le soustraire à vos revenus l’année de l’acquisition.
Un exemple concret :
Imaginons. Vous avez réuni un apport pour la mise de fonds, puis obtenu un prêt pour boucler le financement. Votre immeuble génère des loyers. Sur ces recettes, vous payez les charges d’exploitation (assurances, gestion, entretien, etc.).
Mais voilà : vous devrez aussi vous acquitter de l’impôt sur la part excédentaire de vos revenus, déduction faite des dépenses admissibles. Or, le remboursement du capital emprunté n’est pas considéré comme une charge déductible fiscalement : il se paie donc avec de l’argent déjà taxé. Autrement dit, il s’agit du reliquat entre vos encaissements, vos frais et l’impôt réglé.
La législation fiscale introduit alors une charge supplémentaire : l’amortissement vise à compenser la « perte de valeur » d’un bien à mesure qu’il vieillit, permettant ainsi d’étaler l’investissement sur son cycle de vie comptable.
Dans le secteur immobilier, le taux d’amortissement fiscal applicable atteint 4 % par an, calculé sur la valeur résiduelle du bâtiment (jamais du terrain, qui, lui, n’est pas concerné puisqu’il ne se déprécie pas).
La règle du demi-taux
Détail à ne pas négliger : la première année, la déduction ne porte que sur 2 % de la valeur du bâtiment. Cela s’explique par la date d’acquisition, qui n’est pas systématiquement calquée sur le début de l’année fiscale : l’amortissement peut donc être ajusté en fonction du nombre de jours de détention sur l’exercice.
L’application de l’amortissement reste facultative : c’est à vous de décider, chaque année, d’y recourir, ou non.
Attention cependant : impossible de générer un déficit foncier via l’amortissement si vous détenez le bien en nom propre. Au mieux, il ramènera vos recettes locatives nettes à zéro. Pour les sociétés détenant un immeuble, le cadre diffère, précise Richard D’Amour, avocat fiscaliste chez De Chantal D’Amour Fortier et associés.
L’amortissement se calcule sur la valeur résiduelle du bâtiment, à laquelle s’ajoutent les frais d’acquisition (notaire, évaluation, financement, droits de mutation, etc.) et les dépenses en capital réalisées durant la détention, comme le remplacement de planchers ou rénovations majeures.
Pour mesurer l’impact, penchons-nous sur un cas chiffré :
Voici les données d’un investissement locatif personnel avec un revenu annuel de 100 980 $ :
- Coût d’achat : 900 000 $ (dont 250 000 $ pour le terrain, 650 000 $ pour le bâtiment)
- Frais de financement : 180 000 $
- Hypothèque : 720 000 $ à 4 % sur 25 ans
- Recettes locatives annuelles : 68 000 $
- Dépenses d’exploitation : 22 500 $
- Remboursement du capital : 17 117 $
- Intérêts payés : 28 500 $
Côté fiscal, voici ce que donne le calcul du revenu imposable :
- Revenus locatifs : 68 000 $
- Moins charges : 22 500 $
- Moins intérêts : 28 500 $
- Revenu imposable : 17 000 $
- Impôt (47,46 %) : 8 068 $
- Reste en poche : 8 932 $
Maintenant, jetons un œil au flux de trésorerie réel :
- Revenus locatifs : 68 000 $
- Moins charges : 22 500 $
- Moins intérêts : 28 500 $
- Moins remboursement du capital : 17 117 $
- Moins impôt : 8 068 $
- Résultat : un flux de trésorerie net négatif de 8 185 $
On voit ici la différence fondamentale : la fiscalité et la trésorerie sont deux mondes distincts. Un immeuble peut sembler rentable sur le papier, tout en générant un déficit de trésorerie année après année. Ce paradoxe mérite toute votre attention.
Reprenons l’exemple, mais cette fois avec l’amortissement fiscal :
- Revenus locatifs : 68 000 $
- Moins charges : 22 500 $
- Moins intérêts : 28 500 $
- Moins amortissement : 13 000 $
- Revenu imposable : 4 000 $
- Impôt (47,46 %) : 1 898 $
- Reste en poche : 2 101 $
Dans cet exemple, on applique 2 % d’amortissement la première année sur la construction (2 % de 650 000 $, soit 13 000 $). L’année suivante, le calcul portera sur la nouvelle valeur résiduelle (650 000 $, 13 000 $ = 637 000 $) à 4 %.
Côté trésorerie, la photo change aussi :
- Revenus locatifs : 68 000 $
- Moins charges : 22 500 $
- Moins intérêts : 28 500 $
- Moins remboursement du capital : 17 117 $
- Moins impôt : 1 898 $
- Flux de trésorerie net :,2 015 $
L’amortissement n’est pas une sortie d’argent réelle : il s’agit d’une écriture comptable qui vient réduire la base imposable. Ici, l’impôt chute de 8 068 $ à 1 898 $, ce qui améliore d’autant la trésorerie de l’investisseur. La différence saute aux yeux.
Mais il y a un revers : la récupération d’amortissement
Alléger sa fiscalité pendant la détention, c’est tentant. Mais que se passe-t-il lors de la revente ? Voilà où certains ont de mauvaises surprises, rappelle Me D’Amour.
L’amortissement, censé compenser l’usure théorique du bien, ne colle pas toujours à la réalité du marché : les immeubles se valorisent fréquemment bien au-delà de leur coût d’achat. Résultat : lors de la vente, l’amortissement cumulé est « récupéré » et redevient imposable. À cela s’ajoute, bien sûr, la plus-value.
Reprenons notre cas chiffré : huit ans plus tard, vous vendez l’immeuble 1 250 000 $, après avoir appliqué 145 000 $ d’amortissement au fil des ans (le choix de l’amortissement restant libre chaque année).
Le gain total : 480 000 $ (prix de vente 1 250 000 $, coût d’achat 915 000 $ incluant 15 000 $ de frais comme le notaire et les droits de mutation). Sur ce gain, 335 000 $ sont considérés comme plus-value ; les 145 000 $ correspondent à la récupération d’amortissement. La plus-value est imposée à 50 % : 167 500 $, auxquels s’ajoutent l’intégralité de l’amortissement récupéré, soit 145 000 $. Au final, 312 500 $ s’ajoutent à vos revenus de l’année de la vente.
Et comme l’impôt sur le revenu est progressif, la majorité de ce montant sera taxée au taux maximal (49,97 %).
Que retenir de ces exemples ?
L’amortissement se révèle être un outil stratégique pendant la phase de détention, en augmentant sensiblement le flux de trésorerie net après impôt. Prudence cependant : si vous détenez en nom propre, il se peut que l’impôt économisé chaque année soit inférieur à celui à régler lors de la revente. Anticiper, c’est la clé.
En société, l’écart s’atténue : l’impôt sur les revenus immobiliers y reste généralement stable, sauf réforme inattendue du barème fiscal.
L’avis du professionnel : faites-vous accompagner
Une question revient sans cesse : faut-il ou non recourir à l’amortissement ?
À première vue, différer l’impôt (payer dans 10 ans plutôt qu’aujourd’hui) revient moins cher, l’argent ayant plus de valeur aujourd’hui qu’à long terme. C’est une évidence pour qui maîtrise la notion d’actualisation monétaire.
Mais d’autres paramètres entrent en jeu : le taux d’imposition, la façon dont vous utilisez les économies réalisées, votre stratégie patrimoniale. Cet arbitrage mérite d’être discuté avec un expert, qu’il s’agisse d’un comptable ou d’un fiscaliste. Ne négligez jamais ce point si vous souhaitez optimiser vos placements immobiliers.
Pour aller plus loin, n’hésitez pas à relire mes analyses précédentes : elles éclaireront votre parcours d’investisseur et vous éviteront bien des erreurs de débutant.
Votre coach, Yvan


